Sur l’avenue Bourguiba, dans le centre de Tunis, des milliers de personnes se sont rassemblées dimanche pour célébrer les sept ans de la chute de Ben Ali. Une nouvelle occasion de dénoncer le budget d’austérité 2018 et la corruption.

« La révolution continue ! » Le slogan retentit comme un mantra sur l’avenue Bourguiba en ce dimanche14 janvier. Sur cette avenue symbolique du centre de Tunis, où sept ans plus tôt la foule criait “dégage” au président Ben Ali, plusieurs centaines de personnes sont venues, à l’appel de différents groupes et partis, marquer l’anniversaire de la chute de l’ancien président. Pour beaucoup, c’est un jour de fête. Un jour synonyme de liberté.

« Nous sommes là pour célébrer la paix, la liberté, la réconciliation. C’est un beau jour pour la Tunisie« , explique à France 24 Ourida, Tunisoise de 73 ans, ceinte d’une écharpe aux couleurs de la Tunisie. Ourida est fière de son pays qui, en 2011, a chassé Zine el-Abidine Ben Ali, donnant le coup d’envoi aux révoltes arabes. Sourire aux lèvres, elle part célébrer la révolution sous un soleil quasi printannier. Sur son passage, des enfants se font prendre en photo, drapeau dessiné sur le visage et ballon en forme de cœur rouge flottant à bout de bras.

Mais l’ambiance bon enfant et extrêmement sécurisée de l’événement placé sous très haute surveillance policière, n’occulte pas la grogne sociale qui sévit en Tunisie depuis le début de l’année. Sept ans après le départ de Ben Ali, qui vit en exil en Arabie saoudite, nombre de Tunisiens estiment avoir gagné en liberté mais perdu en niveau de vie. Parmi les différents cortèges, les slogans prennent donc rapidement une tonalité plus contestataire. « Gouvernement, démission ! », « le peuple veut enterrer la loi de finance » ou « le pays s’embrase pendant que le gouvernement fête la révolution », peut-on entendre crier sur l’avenue Bourguiba.

« Nous sommes prêts pour la révolution du couffin »

Alimentée par un chômage persistant, la grogne a été exacerbée par des hausses d’impôts prévues dans le budget 2018, grignotant un pouvoir d’achat déjà éprouvé par une inflation en hausse. Les protestataires réclament la révision du budget voté en décembre mais aussi une lutte plus efficace contre la corruption.

« La loi de finance cible les Tunisiens les plus pauvres », explique Foued Elarbi, 48 ans. Ce professeur de philosophie brandit un panier retourné au bout d’une perche. « Ce couffin est à l’envers comme notre économie où on prend aux pauvres pour donner aux riches et il est vide comme les caisses de l’État », explique-t-il. « Tous les jours, les prix augmentent un peu plus. Mais les Tunisiens sont intelligents et ne se laisseront pas faire. En 1984, on a manifesté pour le prix du pain, en 2011, on a fait tomber Ben Ali. Aujourd’hui, nous sommes prêts pour la révolution – du couffin ! », prévient-il.

Foued, 48 ans, prof de philosophie : « la est prête pour la révolution du couffin! Mon panier est à l’envers comme l’eco tunsienne où on prend aux pauvres pr donner aux riche. Et il est vide comme les caisses de l’Etat »

Comme Foued, 68 % des Tunisiens jugent la situation économique très mauvaise, selon un sondage publié le 10 janvier par le Centre républicain international (IRI), proche du parti républicain américain. Et si la remise en cause de la loi de finances 2018 est l’une des revendications principale du jour, ce mouvement de grogne exprime les frustrations de tous ceux qui ne se sentent pas entendus.

Ousama Najar, 25 ans, est venu avec plusieurs dizaines de camarades plaider sa cause : titulaire depuis 2017 du Capes, le concours d’État qui ouvre normalement la voie à l’enseignement, il reste au chômage. « Certes, c’est un jour de fête aujourd’hui, nous sommes heureux, mais nous avons des choses à demander. Avec la révolution, on a beaucoup gagné au niveau politique, au niveau des libertés individuelles. Les médias sont libres, la société civile est libre, les organisations sont libres. Mais d’un point de vue économique, rien n’a changé », déplore Oussama. Ce jeune homme reste cependant confiant : « Maintenant que nous sommes un pays de droit, l’État va nous donner accès à nos droits ! », espère-t-il.

De jeunes diplômés du capes au chômage. Ces 2350 candidats ont passé le concours en 2017 mais n’ont pas de poste d’enseignants.

La jeunesse révolutionnaire

Tous ne sont pas aussi cléments avec l’État et ses institutions. « Sept ans après, nous ne pardonnons pas », scandent dans un mégaphone les jeunes militants du collectif Manish Msamah (littéralement, « Nous ne pardonnons pas »), en brandissant des photos de « martyrs de la révolution », tués en 2011. Pour ce groupe, qui s’est formé pour lutter contre l’adoption de la loi de réconciliation administrative en septembre 2017, l’heure n’est ni à la fête, ni aux réjouissances. Elle est à la lutte.

 

“Je ne pardonne pas à notre gouvernement corrompu de voler l’argent public avec cette loi de réconciliation. Je ne pardonne pas non plus pour le sang des martyrs qui a coulé pendant la révolution sans que les victimes obtiennent une justice équitable”, explique avec un débit de mitraillette Emna Mornagi, 27 ans, ingénieure au chômage et désignée pour la journée porte-parole du mouvement. “Nous vivons dans un état policier qui nous opprime”, poursuit-elle, en référence aux récentes arrestations qui ont eu lieu. Quelque 800 personnes soupçonnées de violences, de vol et de pillage ont été arrêtées, selon le ministère de l’Intérieur, alors qu’un manifestant à été tué à Tebourba, à une trentaine de kilomètres de Tunis.

C’est justement pour éviter d’être associés à ces violences que les militants du mouvement Fech Nestanew (« Qu’est-ce qu’on attend ») sont venus déguisés en clowns. « Le gouvernement veut nous faire passer pour des casseurs mais nous sommes venus avec des nez rouges pour montrer que nous sommes pacifiques, que nous sommes de jeunes activistes, des étudiants, des artistes qui ne demandons que la justice sociale », explique Rhana Bensalem, étudiante en droit de 22 ans.

Rahma du collectif Nestanew (Qu’est ce qu’on attend) : « le clown est un symbole pour dire que nous ne sommes pas des casseurs ni des voleurs comme le gvt veut le faire croire »

Issus de la société civile, les militants Fech Nestanew sont à l’origine du mouvement social lancé début janvier. « Les jeunes tunisiens sont désespérés. Ils pensent que la révolution leur a été volée. Nous avons attendu sept ans mais aujourd’hui, nous sommes là pour rompre le silence définitivement. La jeunesse ne va plus se taire », assure-t-elle, avant de souffler dans un cotillon, pour le bonheur d’un petit garçon qui éclate de rire dans les bras de sa mère.

Le gouvernement, lui, semble avoir pris les revendications sociales au sérieux. Il a promis samedi 13 janvier un plan d’action social qui doit bénéficier à plus de 120 000 personnes et devrait coûter plus de 70 millions de dinars (23,5 millions d’euros), selon les autorités. Il prévoit une aide à l’accès à la propriété pour les familles pauvres, des mesures visant à assurer « une couverture médicale pour tous » et une augmentation de l’allocation sociale en faveur des familles nécessiteuses. Des premières mesures qui ne font pas taire les revendications. Fech Nestanew appelle déjà à une nouvelle mobilisation le 20 janvier.

avec france24

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