PAR AMADOU FALL

« C’était mieux avant », aiment à dire les anciens aux plus jeunes, à se le répéter nostalgiquement entre eux, dans le regret d’un temps qui ne pouvait être exempt de difficultés, mais dont l’esprit, naturellement sélectif, ne retient que le meilleur des jours et des choses. Il en est ainsi des biens manufacturés dont ils se plaisent à dire qu’ils étaient plus sains, solides et durables, avec un meilleur rapport qualité – prix.

Cela est sans doute comparativement vrai, dans bien des cas. Mais le virus intentionnel de la désuétude précoce est depuis fort longtemps dans la matrice des produits industriels de grande consommation.

Ce phénomène qu’on appelle « obsolescence programmée » est une stratégie consistant techniquement à réduire les capacités ou la durée de vie d’un produit, de sorte à obliger le consommateur à le remplacer par son pareil ou par un autre plus  performant ou à la mode, plus tôt que prévu ou de besoin.

Sa théorisation est consécutive au krach de 1929. L’optique était alors d’amener le gouvernement américain à rendre obligatoire l’obsolescence programmée afin de stimuler la consommation et de soutenir l’industrie et la  croissance, pour  une sortie heureuse de la crise de ces années trente. C’est dans cette même mouvance que Joseph Schumpeter défendit, plus tard, dans son livre Capitalisme, Socialisme et Démocratie publié en 1942, les avantages de la « destruction créatrice », asseyant ainsi le modèle économique capitaliste fondé sur l’obsolescence programmée.

Ces idées n’eurent pas le meilleur écho, en ces années trente et quarante, battues en brèche qu’elles ont été par de fortes personnalités comme Lewis Munford, un éminent historien spécialiste des questions technologiques, John Galbraith, professeur émérite d’économie à Harvard, ou encore par le très écouté journaliste-écrivain Vince Packard.

A leur époque, ils dénonçaient virulemment l’obsolescence programmée, estimant qu’elle allait à l’encontre de « la perfection technique, de la durabilité, de l’efficacité sociale et, globalement, de la satisfaction humaine », en plus de mener à la déconnexion sociale des individus, à leur plus grande dépendance à la dette et à la surproduction de déchets.

Mais, contre vents et marées, nonobstant toute la réflexion développée dans les milieux universitaires américains puis européens contre ces pratiques industrielles, elles ont fini par être la norme, à compter des années cinquante, aussi bien pendant la période de croissance euphorique d’après la seconde guerre mondiale, que dans celle plutôt chaotique qui a suivi, marquée par plusieurs chocs pétroliers et crises financières et économiques à l’échelle planétaire.

Depuis au moins six décennies,  les industries des pays développés, émergents et de ceux en développement dans une bien moindre mesure produisent toujours plus ; les ménages et les particuliers achètent, consomment et jettent toujours plus de produits plus faciles à générer du fait de formidables innovations et avancées technologiques, mais aux performances et durée de vie toujours plus limitées. Et nous sommes aujourd’hui en plein dans le temps de l’obsolescence programmée aggravée.

Tout cela pour maintenir à flot une croissance qui n’en sombre pas moins à des cycles… toujours plus rapprochés. Bien évidemment, ce consumérisme forcé à outrance grève très lourdement le pouvoir d’achat des ménages et concourt à leur appauvrissement relatif. Mais encore, il en découle une surproduction et une suraccumulation de déchets industriels des plus néfastes sur l’environnement et la santé humaine et animale.

Ces maux sont davantage ressentis et mal vécus de ce côté-ci de la planète,  où l’on est, par la force du mal-développement, obligé de s’adapter au rythme de changement imposé, alors que le pouvoir d’achat requis ne suit que pour une infime partie de la population. Qu’on soit riche ou pauvre, la tendance y est malgré tout de s’équiper au mieux, quitte à se ruiner à l’achat itératif de produits neufs qui plaisent mais à la durée de vie éphémère. Tout comme ceux de seconde ou de troisième main importés d’Occident et d’Asie pour trouver en Afrique un ultime cycle de vie,

C’est ainsi que, tous les ans, des centaines de milliers de tonnes de déchets, notamment électriques et électroniques résultant, en grande partie, de l’obsolescence programmée, sont déversées d’Europe, d’Amérique et d’Asie sur le sol africain, au défi de la réglementation s’y opposant, principalement la convention internationale de Bâle qui interdit pourtant toute exportation de déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE), des pays de l’OCDE vers les pays non membres.

Nombreux sont les hommes et les femmes – dont des enfants – qui au Sénégal,  au Ghana ou au Nigéria par exemple, les manipulent pour en extraire des composantes encore réutilisables et d’autres matières, recyclables sans problème comme l’aluminium mais surtout extrêmement toxiques tels le plomb et le mercure. A longueur de journée, ils mettent leur vie en danger, ainsi que celle de leurs congénères, du fait que ces produits absolument nocifs polluent insidieusement, mais gravement l’environnement.

La prise en considération des revers désastreux de l’obsolescence programmée a tardé, mais elle commence à se faire. Des initiatives se manifestent, dont l’adoption par le Parlement européen, le 4 juillet 2017, d’une résolution recommandant à la Commission de légiférer contre, de fixer des « critères de résistance minimum » afin d’empêcher la vente de produits peu résistants, quasi impossible à réparer et à l’existence fonctionnelle trop courte. S’inscrit dans cette veine la publication, en septembre 2017, d’un rapport des Nations unies remettant en cause la pratique et recommandant aux fabricants d’allonger le temps de vie des produits et de l’afficher.

C’est bien tout cela. Mais c’est en France que le Rubicon a franchement été franchi, et dès 2015, à la faveur de la Loi sur la transition énergétique qui, entre autres, considère comme une tromperie, un délit majeur, le fait de « réduire délibérément la durée de vie d’un produit pour en augmenter le taux de remplacement ». L’obsolescence programmée, en somme…

C’est fort de ce qui précède que la justice française a ouvert, le 24 novembre 2017, une enquête préliminaire visant le fabricant japonais d’imprimantes Epson et une autre, le 5 janvier 2018 contre Apple, à l’initiative de l’association Halte à l’Obsolescence Programmée (HOP).

Epson est suspecté d’user de stratagèmes pour bloquer ses imprimantes quand un certain volume de pages est atteint, obligeant les consommateurs à jeter des cartouches d’encre qui ne sont pas vides pour en acheter d’autres, ou même à changer prématurément de machine.

Apple est accusé de réduire volontairement les performances et la durée de vie de ses smartphones, tablettes et autres produits connectés à travers son système de mises à jour, et du fait d’un conditionnement qui empêche leur réparation.

Voilà donc deux géants de l’informatique et de la bureautique à être les premiers sur la sellette. Beaucoup d’autres évoluant sur divers segments les y suivront, sans aucun doute. Mais pour quel résultat, au final ?

La réponse est dans l’issue du rapport de forces trop déséquilibré entre, d’un côté le grand capital et les multinationales qui règnent en maîtres absolus sur les finances internationales et l’économie mondiale et, de l’autre, les puissances étatiques et régionales qui ont de plus en plus de mal à jouer leur rôle de régulateur et d’arbitre.

 

 

 

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