Pour le huitième anniversaire de la révolution, les islamistes d’Ennahdha et les syndicalistes de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) avaient réuni leurs partisans, au milieu de quelques centaines de Tunisiens soucieux de renforcer les acquis de la transition démocratique. Reportage.

C’est devenu un rituel, chaque 14 janvier, de se donner rendez-vous sur l’avenue Bourguiba. C’est sur cette artère principale de l’hyper-centre de Tunis que s’est joué, au rythme des « dégage » scandés par les manifestants, le dernier acte de la chute du régime de Ben Ali en 2011. Un temps fort qui a changé le devenir de la Tunisie. Huit ans plus tard, la révolution semble un lointain souvenir.

« Il flotte comme une nostalgie un peu douloureuse », affirme Ahmed, venu avec des amis en pèlerinage devant le ministère de l’Intérieur, malgré le froid glacial. « Nous étions là en 2011. Nous avions 20 ans, entamions nos études et un espoir fou nous avait portés. Nous avons tenu tête à la police, supporté d’être asphyxiés par les gaz lacrymogènes, mais nous étions comme tétanisés et avions foi dans l’avenir. Depuis, on en est revenus », raconte le jeune pharmacien.

Comme ses camarades, il ne reconnaît plus son environnement. À quelques mètres, les islamistes ultras de Hizb ut-Tahrir exhibent leurs habituels drapeaux blancs et noirs, lançant des « Dieu est grand ». Des takbirs qu’ils scandent en fixant les badauds, comme par provocation. « Ce n’est pas ce que nous attendions de la révolution. Mais au nom de la démocratie, ils ont le droit d’être présents, même s’ils sont controversés », précise Amel, certaine que la symbolique du 14-janvier a été « récupérée ».

Ennahdha met l’ambiance

Si Amel avait un doute, les festivités commémoratives en sont la preuve. Cette année, les figures de la société civile et des formations politiques qui ont été actives durant la révolution, sont absentes. Désormais, Ennahdha, le parti au référentiel islamiste, occupe les marches du Théâtre municipal, tribune des contestataires en 2011. Ses dirigeants y tiennent des discours enflammés, tandis que sur une scène qui a été aménagée au cœur de l’avenue, le parti à la colombe offre des spectacles artistiques aux badauds et aux curieux. Une occasion pour la formation islamiste de montrer son pouvoir de rassemblement sur fond de musique disco.

QUAND LES AVOCATS AVAIENT ENTAMÉ LEUR MARCHE, SAMIR DILOU ET NOUREDDINE BHIRI S’ÉTAIENT CALFEUTRÉS DANS LA MAISON DE L’AVOCAT

Pourtant, les islamistes n’avaient pas participé à la révolution. « Quand les avocats avaient entamé leur marche vers l’avenue depuis le tribunal, Samir Dilou et Noureddine Bhiri, aujourd’hui dirigeants en vue du mouvement, s’étaient calfeutrés dans la Maison de l’avocat », se souvient une robe noire.

Un cafetier confie cependant avoir vu les premiers islamistes, un petit groupe mené par Hamadi Jebali – qui deviendra chef du gouvernement en 2012 – , quelques jours après le 14 janvier. « C’est aussi notre révolution. Nous avons payé un lourd tribut dans la répression de Ben Ali », abonde Ahlem, une militante du parti, reprenant l’un des arguments d’Ennahdha, que ses détracteurs taxent de récupération à des fins politiques. Éberlués par cette mise en scène, un petit groupe qui se considère comme « moderniste » estime que « les acquis en matière de liberté sont inestimables, même si le pays passe par une mauvaise passe. Nous ne pouvons que nous en sortir », se console-t-il.

Grève générale le 17 janvier

Jean, un touriste belge, s’étonne du côté enfantin des spectacles et du vacarme assourdissant de la musique. Cherchant des traces de la révolution, il s’étonne que les graffitis aient été effacés, et qu’aucun tee-shirt ou carte postale commémoratifs ne soit en vente. Mais il va retrouver un peu de l’âme de l’insurrection quelques hectomètres plus loin, sur la place Mohamed Ali, fief de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). À partir de son siège, la puissante centrale syndicale avait pris en 2011 la tête de la manifestation, accélérant de façon décisive les événements.

Huit ans plus tard, une foule dense attend l’intervention de son secrétaire général, Noureddine Taboubi. En quelques mots, le responsable galvanise son auditoire. Mais s’il rend hommage aux martyrs de la révolution, il évoque surtout la situation précaire de la Tunisie, fustige le gouvernement et évoque la grève générale prévue le 17 janvier. « Que peut-on faire de la liberté quand on a le ventre vide ? », lance un syndicaliste, prédisant que la Tunisie va entrer dans une nouvelle étape. « Encore cette transition qui n’en finit pas… », lui rétorque un citoyen avec amertume.

Avec Jeune Afrique 

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