Jean Guiloineau est traducteur. Il a traduit, entre autres, Nelson Mandela, Nadine Gordimer, mais aussi Toni Morrison. On lui doit les versions françaises des premiers romans de l’écrivain américaine disparue : L’œil le plus bleuLe Chant de SalomonParadis et Tar Baby, publiés aux éditions Christian Bourgois.

RFI: Qu’avez-vous rencontré comme difficultés concrètes pour traduire Toni Morrison ?

Le principal défi consistait à rester toujours à la hauteur de l’exigence de langage et de narration de la version originale. Je me souviens avoir demandé à Toni Morrison si on ne pouvait pas traduire en français le titre de son roman « The Bluest Eye » par Les Yeux les plus bleus, plutôt que de garder « l’œil  » au singulier. Il me semblait que le pluriel passait mieux en français. Je me souviens encore de sa réponse : « No, it’s the stare which is important, not the eyes as such ! » (“Non, c’est le regard qui est important ici, ni l’oeil ni les yeux.”).

Ce qui frappait quand on travaillait sur les romans de Toni Morrison, c’est sa profonde exigence, envers elle-même d’abord, qui n’était pas sans rappeler l’écriture de William Faulkner. Elle s’attendait à la même exigence de la part de ses lecteurs. Dans ses romans, il n’y avait pas de notes de bas de page pour faciliter la lecture. C’était aux lecteurs de se débrouiller en restant concentrés pour suivre le fil de la narration.

Pouvez-vous citer d’autres exemples de cette exigence langagière dans les romans de Morrison?

Jean Guiloineau, écrivain, journaliste, auteur d’une biographie de Nelson Mandela. Il a aussi traduit les romans de Toni Morrison.(S.Tysseire)

Je pourrais vous en citer des centaines. Prenons le début de son roman Paradis : « They kill the white girl first.  » On ne peut pas traduire cette phrase, apparemment simple, sans tenir compte du jeu des sonorités. J’avais entendu dire que le nom Ku Klux Klan était à l’origine inspiré par le bruit que fait la culasse qu’on ferme : klac ! klac ! klac ! Les phrases de Toni Morrison font appel à ce genre de résonances psychosomatiques. Rien n’est accidentel dans son choix des mots. Le mot « first » par exemple dans l’ouverture de Paradis sonne comme « fire », dans le sens de « feu » ou de « tirez ». Au lieu de traduire littéralement, j’ai essayé de transcrire la phrase en restant proche de la logique phonétique de la version originale. Cela donne : « Ils tuent la jeune Blanche d’abord ». « D’abord » plutôt que « en premier  » parce que « d’abord » qui rime avec la « mort » évoque la chute, la fin.

Est-ce que, humainement, les contacts avec Toni Morrison étaient faciles ?

C’était une grande dame. Quand on l’a rencontrée une fois, on ne l’oublie pas. Dans ma vie de traducteur, j’ai pu approcher beaucoup de gens célèbres, mais les deux personnes qui m’ont fait une impression exceptionnelle, c’étaient sans doute Toni Morrison et Nelson Mandela dont j’ai traduit l’autobiographie. J’avais l’impression de rencontrer l’histoire quand j’étais avec Mandela, mais aussi quand j’étais avec Toni Morrison qui va certainement compter dans l’histoire africaine-américaine au même titre que James Baldwin ou Du Bois. De Mandela que j’ai pu approcher pendant cinq minutes, je garde le souvenir d’un homme attentif, gentil, profondément humain. Similairement, Toni Morrison était accessible, alors qu’elle était devenue une « diva » littéraire qu’on s’arrachait dans le monde entier.

Le traducteur est le premier lecteur en quelque sorte de l’œuvre traduite. Quel jugement le traducteur que vus êtes porte sur l’œuvre de Toni Morrison ? En quoi consistait selon vous la singularité de cette œuvre ?

Roman de Toni Morrison, traduit par Jean Guiloineau10/18

Sa singularité, c’était la capacité de son auteur d’allier la puissance et le lyrisme, une alliance qui est la marque de fabrique de cette romancière hors du commun. Elle avait aussi réussi à atteindre l’universel tout en pratiquant une écriture qu’elle disait « irrévocablement noire » par le langage, par les personnages, par les histoires qu’elle avait entrepris de raconter. Elle a utilisé la littérature pour mettre en scène sa conception du monde.

Si vous deviez conseiller un roman de Toni Morrison à quelqu’un qui souhaiterait s’initier à cet auteur, lequel conseilleriez-vous ?

Sans hésitation aucune, je dirais L’œil le plus bleu. C’est le premier roman de Toni Morrison paru en 1970, un roman qui m’a bouleversé le plus, je crois. Il y a une intensité, une force de narration qui font que le lecteur se laisse emporter.

rfi

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