PAR AMADOU FALL

Le secteur privé occupe une place centrale dans les stratégies mises en avant pour relancer les économies africaines en panne, pour la plupart. Il est un peu partout perçu à sa plus juste valeur, en ce qu’il peut et doit être le moteur de la croissance, une locomotive à doper pour qu’elle soit au meilleur de son rendement et de sa compétitivité au service du développement global.

Mais, ici comme ailleurs, lorsqu’on convoque le secteur privé dans les politiques économiques, il n’est, en réalité, fait référence qu’aux entreprises industrielles, commerciales ou de services urbaines ou périurbaines.

Le paradoxe est que ces structures, bien qu’ayant pignon sur rue, sont loin d’être tout le secteur privé africain. Elles sont même en sous-nombre, quand on met sur l’autre plateau de la balance, les millions et les millions de paysans et de pasteurs qui évoluent dans le monde rural et qui tirent l’essentiel de leur revenu de leurs activités agraires.

Ces hommes et ces femmes représentent 60% à 70% de la population active, d’un pays africain à l’autre. Ils investissent dans la terre ou le bétail, produisent des biens essentiels, les écoulent sur les marchés, se mettent en règle avec le fisc autant que le revenu de leurs activités le leur permet. Ils sont, en somme, des opérateurs privés de fait. Mais ils ne sont pas reconnus comme tels, avec tout l’impact négatif que cette déconsidération a sur leur dynamisme.

Aujourd’hui, les agriculteurs africains présentent, dans leur grand nombre, les caractéristiques de privés en faillite, parce que pendant trop longtemps abandonnés à eux-mêmes, sur des ressorts brisés. Les politiques d’ajustement structurel sont passés par là. Prônant un libéralisme tous azimuts, elles ont, pendant près des trois décennies, complètement ruiné les économies agricoles auxquelles elles ont été imposées, en dénuant les producteurs de l’encadrement technique et du minimum de facilité qui leur était auparavant concédé, en termes d’approvisionnement en outils et intrants agricoles de qualité et d’écoulement de leurs produits à des prix garantis sur un marché protégé, à tout le moins officiellement régulé.

Ces politiques dictées de l’extérieur, au nom d’intérêts qui n’étaient pas nécessairement ceux des pays qui les ont subies, ont fait de profonds ravages dans les économies africaines, en particulier agricoles, avant qu’on ne les réoriente, à force de critiques et de rebuffades, dans le sens de la croissance et du développement, pour autant que les stratégies de lutte contre la pauvreté qui leur servent de solution de rechange puissent y mener. Dans tous les cas de figure, il va être très difficile à l’agriculture africaine de s’en remettre. D’autant  qu’elle est restée trop largement tributaire d’une pluviométrie rendue encore plus aléatoire par les bouleversements du climat mondial, dans un contexte d’imparfaite maîtrise des eaux de surface et souterraines, et de méthodes culturales des plus archaïques.

A ces handicaps naturels et techniques qui limitent sa productivité s’ajoutent ceux endogènes, séquelles des politiques antérieures qui se poursuivent insidieusement à travers l’imposition d’une ouverture toujours plus large des marchés africains à la concurrence étrangère, au nom de règles internationales que toutes les parties contractantes des accords de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ne respectent guère.

Inversement, les produits agricoles africains susceptibles d’être exportés vers le Nord, s’y heurtent, moins à des barrières tarifaires qu’à des normes phytosanitaires et autres exigences qui sont bien plus filtrantes que les tarifs douaniers les plus élevés.

Il y a fort à craindre que cette situation empire avec l’entrée en vigueur des Accords de Partenariat économique (APE) que les différentes régions que forme le groupe des pays de l’Afrique, du Pacifique et des Caraïbes (ACP) ont déjà  signés, ou vont inéluctablement passer avec l’Union Européenne (UE), Le libre-échange, qui sous-tend ces accords, ne pourra que s’opérer au détriment des économies les moins compétitives et des plus fragiles, celles des  pays ACP pour tout dire. Les produits agricoles et agro-industriels européens vont inonder les marchés africains, accentuant leurs effets étouffants sur les agricultures africaines.

Les Etats et régions africaines qui sont, depuis des années, dans la négociation des APE avec l’UE, devraient continuer à batailler pour la défense de leurs intérêts avec davantage d’ardeur, en ciblant plus méthodiquement les facteurs exogènes qui ont contribué à la faillite des agriculteurs africains, notamment les aides à la production et les subventions à l’exportation, les barrières non tarifaires iniques, en revendiquant et obtenant des marges de protection conséquentes en faveur de leurs agricultures et agro-industries.

Puisque les négociations internationales piétinent, et que les plus grandes nations s’arc-boutent derrière leurs barrières protectionnistes et subventionnent leurs agricultures, pourquoi les Africains n’en feraient-il pas autant ? Leurs agriculteurs ont bien plus besoin d’être soutenus et protégés.

Dans l’état actuel des choses, rien véritablement ne s’y oppose ; sauf que les moyens financiers pour revigorer le secteur agricole africain font défaut aux Etats. A tout le moins, les arbitrages qu’ils opèrent sont rarement favorables au développement rural, quand bien même la résolution dite de Maputo, prise dans le cadre de la mise en œuvre du volet agricole du NEPAD, voudrait que tout Etat qui adhère à cette stratégie endogène consacre au moins 10% de ses ressources budgétaires au soutien de son agriculture. Mais très peu sont les pays qui se sont approché de cet objectif…

Aussi, l’Afrique accentue-t-elle sa dépendance alimentaire, par des importations qui lui coûtent, chaque année 35 milliards de dollars, un montant qui devrait franchir les 100 milliards par an d’ici à 2030, si rien n’est fait pour infléchir la tendance. Or, ce continent qui recouvre 65% des terres arables en friche sur la planète et immensément de ressources en eau et de bras pour les valoriser, a tout le potentiel pour se nourrir lui-même, et même des milliards d’autres individus ailleurs dans le reste du monde, d’ici à une génération.

Mais pour qu’il soit ainsi, il faut nécessairement révolutionner l’agriculture africaine, en la modernisant dans une optique agro-industrielle. A cette fin, il ne s’agira point, de laisser le grand capital étranger ou local accaparer les meilleures terres. Ce bradage, hélas en cours dans certaines zones, et qui s’opère au grave préjudice des exploitants traditionnels, doit impérativement être stoppé. Le meilleur équilibre est plutôt à trouver et respecter entre les parties et intérêts. Et cela est du ressort absolu des Etats.

Autant les pouvoirs publics doivent encourager les agroindustriels à investir et à s’installer dans le monde rural  en y comblant le manque d’infrastructures et en leur offrant des avantages fiscaux incitatifs, autant ils doivent veiller à la sauvegarde et à la viabilité des petites exploitations agricoles, en aidant également à leur modernisation. Cela est possible. Et au fur et à mesure que les revenus agricoles augmenteront, les campagnes africaines, aujourd’hui délaissées, pour la plupart, se mueront en lieux de prospérité, de croissance économique et de développement humain.

 

 

 

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