Trente ans après la fin du régime militaire, les manifestants chiliens dénoncent les réformes qui ont conduit à la libéralisation quasi complète de l’économie, en imposant notamment un système de retraite très injuste.

Après avoir vu les « pingouins » déferler dans les rues du Chili en 2011, le président Sebastian Piñera doit désormais s’habituer aux concerts de casseroles. Lors de son premier mandat (2010-2014), les étudiants, qui portaient des uniformes noirs et blancs évoquant la robe des oiseaux très nombreux sur la côte Pacifique, avaient massivement manifesté en faveur de la réforme du système éducatif, dénonçant entre autres le coût prohibitif des études supérieures. Le chef de l’État, investi en 2018 pour un nouveau mandat de quatre ans, doit cette fois faire face à une mobilisation beaucoup plus massive.

L’élément déclencheur de cette vague de protestations, au cours desquelles 11 personnes ont déjà trouvé la mort, a été la hausse des tarifs du ticket de métro dans la capitale. Des manifestations pacifiques organisées depuis le 18 octobre ont donné lieu, par endroits, à des actes de pillages et de vandalisme, en prenant un tour inédit depuis le retour de la démocratie dans ce pays voilà 30 ans.

Pris de court, le gouvernement a décrété l’état d’urgence et imposé un couvre-feu pour tenter de rétablir l’ordre, en affirmant que le pays était « en guerre ». Une expression qui a profondément heurté les victimes de la dictature d’Augusto Pinochet, le régime militaire (1973-1990) n’ayant eu de cesse de justifier la répression par l’existence d’un « ennemi interne ».

Le système de retraites en cause

Sebastian Piñera, richissime hommes d’affaires, a finalement annulé la hausse des tarifs pour tenter de mettre fin à l’agitation. « Le gouvernement est revenu en arrière mais on voit bien que la mobilisation continue », constate Marco Kremerman, économiste au sein de la fondation Sol basée à Santiago. Les concerts de casseroles reprennent jour après jour et les manifestants font valoir des demandes qui vont bien au delà du coût des transports.

Ils visent notamment les Administrateurs de fonds de pensions (AFP), des institutions financières privées chargées de gérer les fonds de retraite. « Ce système mis en place voilà près de 40 ans provoque une grande colère car beaucoup de gens se retrouvent avec des retraites misérables », explique Marco Kremerman. Il rappelle que le mouvement « No mas AFP » (« Non aux AFP ») a déjà provoqué d’importantes manifestations en 2016.

Lors de sa création, ce système de retraites par capitalisation individuelle était très novateur. Inspiré par les « Chicago Boys », un groupe d’économistes libéraux, le gouvernement de Pinochet a procédé à la libéralisation quasi complète de l’économie, dont de larges pans des secteurs de la santé, de l’éducation et des retraites. C’est d’ailleurs l’un des frères de l’actuel président, José Piñera, qui fut chargé, en qualité de ministre du Travail et des Retraites de 1978 à 1980, de donner naissance au système des AFP, rendu obligatoire pour tous les travailleurs.

Un pays très inégalitaire

Après le retour de la démocratie, plusieurs équipes de centre gauche se sont succédé au pouvoir, sans changer radicalement le système économique et social hérité de la dictature. Alors que le pays brillait dans les années 1990 par son dynamisme et ses performances économiques, ces gouvernements n’ont adopté que quelques mesures destinées à soulager les plus faibles. Les disparités ont, elles, continué de progresser, faisant du Chili l’un des pays les plus inégalitaires de la zone OCDE.

« Au Chili, il faut s’endetter pour étudier, pour se soigner et pour vivre au quotidien », assène Marco Kremerman. Le développement des crédits à la consommation a permis de soutenir la demande interne au fil des années mais une grande partie des habitants croulent désormais sous des dettes qu’ils ne peuvent pas rembourser. Se basant sur une étude réalisée par une université locale, l’économiste avance ainsi que 4,6 millions de personnes, soit plus de 25 % de la population, sont incapables de régler leurs impayés. Une situation qui trouve notamment son explication dans la faiblesse du niveau moyen des salaires.

Les manifestations de ces derniers jours traduisent donc un mal-être profond au sein des couches les moins aisées de la population. Beaucoup de manifestants demandent un changement radical de la politique budgétaire dans ce pays fier des ses indicateurs macro-économiques et de ses finances équilibrées. Le dialogue s’annonce difficile, d’autant plus que les interlocuteurs se font rares. « Les syndicats ont perdu énormément de poids pendant le régime de Pinochet et il est difficile de trouver des acteurs pour discuter ou négocier », ajoute Marco Kremerman. L’économiste ne croit guère à la conclusion d’un « nouveau pacte social » demandé par différents représentants politiques. Car les manifestants n’ont de cesse d’exprimer leur défiance envers les différents partis qui ont plongé le Chili dans cette situation sociale explosive.

Avec france24

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