Peut-on envisager un nouvel ordre mondial sans un effacement total de la dette ? Peut-on annuler la dette sans une remise en question de certaines conventions internationales qui créent des zones de non droit, des paradis fiscaux, des pavillons de complaisance ? La grande corruption internationale ne procède-t-elle pas de cette situation d’impunité internationale?

Si ce qu’on appelle l’aide au développement retourne dans les comptes-offshore par des mécanismes qui échappent à tout le monde, y compris aux organes de contrôle mis en place, doit-on continuer les mêmes pratiques ? Est-il judicieux de parler d’aide alors que ceux à qui elle est destinée en remboursent le principal et les intérêts, c’est-à-dire plus que reçu. Les mêmes causes engendrent toujours les mêmes effets. La dénomination, en elle-même pose problème et laisse croire qu’il s’agit d’une aumône. Ne faut-il pas alors  changer l’intitulé ?

Le Chef de l’État sénégalais a bien raison d’appeler la communauté internationale à effacer la dette de l’Afrique eu égard aux pertes de ressources et de croissance que cette pandémie fait subir à notre continent. Les ressources tirées des transactions internationales et les fuites, sous diverses formes, des capitaux vers les pays du Nord justifient, à suffisance, la pertinence et l’opportunité d’un tel appel. Lequel demeure une requête des  peuples africains, même si, par le jeu des convenances diplomatiques et de l’opportunité, il est différé dans sa mise en œuvre.  Les exigences des peuples peuvent être différées, mais elles ne meurent jamais.

Je n’en veux pour preuve que l’alerte donnée par Thierry Brugvin, membre du conseil scientifique d’Attac intitulée « les paradis fiscaux renforcent toujours plus la dette publique ». Selon lui, malgré tous les discours des gouvernements pour abolir les paradis fiscaux, les changements réels n’avancent que très lentement. Or, l’évasion fiscale pèse sur la dette publique, qui est actuellement le principal instrument de domination des banques privées et de la finance sur les États et les peuples.

« La dette publique permet d’influencer directement les politiques des gouvernements, d’instaurer l’austérité au Nord, comme elle a mis en place auparavant les plans d’ajustement structurel au Sud. Si les États n’obtempèrent pas, les financiers relèvent les intérêts de la dette dans les emprunts futurs. Ce qui écrase et accroît encore le poids de leur dette. La fraude et l’évasion fiscales commises par les élites économiques nuisent encore à l’État de droit, donc à la démocratie», constate-t-il.

Pour lui, les paradis fiscaux favorisent les flux financiers illégaux massifs, les détournements de fonds et le blanchiment par les banques. Les paradis fiscaux et les chambres de compensation (Clearstream) sont un instrument majeur de la corruption politique et de la spoliation économique des citoyens.

Il note ainsi que « la quasi-totalité des grandes banques et entreprises européennes ou américaines ont ouvert des succursales dans des paradis fiscaux. C’est par exemple le cas de Bnp Paribas, présente aux Bahamas et aux îles Caïmans, mais aussi du Crédit agricole, du Cic, du Crédit lyonnais, de Natexis Banque populaire, de la Société générale, etc. ».

C’est dire, selon lui que « créer des sociétés écrans dans des paradis fiscaux et judiciaires permet d’échapper aux pouvoirs publics. Une société écran est une pseudo-entreprise qui cache son véritable propriétaire par l’utilisation de prête-noms. Ces paradis fiscaux permettent d’échapper aux droits sociaux et à la justice.

Autre constat fait par le chercheur : l’avantage lié au pavillon de complaisance qui, pour le propriétaire d’un bateau, réside dans les droits d’enregistrement et les impôts peu élevés ou nuls, les contrôles faibles ou inexistants, la liberté d’employer des marins peu payés, socialement peu ou pas protégés.

Ce descriptif peu reluisant nous amène à contextualiser l’appel du Président Macky Sall à une annulation de la dette des pays africains afin de leur permettre de disposer des ressources nécessaires à la lutte contre la pandémie. Mais, au-delà, le Chef de l’État sénégalais a invité à la réflexion pour un nouvel ordre mondial dont le contenu sera sans doute déterminé par la contribution de tous.

L’annulation de la dette, par-delà son effet immédiat sur le pouvoir d’achat des États et des populations, devrait, en effet, induire une remise en cause du système international bâti autour de certaines institutions financières de gouvernance et de régulation de l’économie mondiale. Mais aussi d’un système parallèle, hors la loi, de pompage des ressources, de détournement et d’évasion vers des destinations identifiées pour certaines et jusque-là « inconnues » pour d’autres.

Les comptes offshores, les paradis fiscaux, les flottes de plaisance, ne sont, en fait, que la face visible d’un système de non droit de plus en plus accepté par la communauté internationale comme la voie royale non seulement pour fructifier l’argent mais aussi pour le mettre à l’abri de tout contrôle. Toute la différence entre l’économie réelle, bâtie à la sueur du front et l’économie virtuelle, basée sur la spéculation, se trouve dans cette dialectique pour ne pas dire cette équation à plusieurs inconnues. Si aujourd’hui, le poids de l’économie virtuelle est jugé plus important en termes de ressources financières, c’est bien parce que le monde fonctionne dans un système qui récompense moins la valeur-travail que la valeur-spéculation. C’est sans doute l’une des raisons de la pandémie actuelle qui révèle au grand jour la fragilité des systèmes, l’égoïsme des nantis et la faiblesse des mécanismes de régulation et de stabilisation de l’économie.

La crise actuelle n’est pas que sanitaire. Elle est aussi économique et morale. Elle appelle à une remise à plat de certaines logiques que beaucoup attribuent à un néocolonialisme déguisé. L’Afrique va-t-elle continuer à subir la détérioration des termes de l’échange ? Va-t-elle continuer à être la vache à lait d’un monde qui se construit sur les ruines de ses ressources ? L’image du pauvre qui dort sur ses richesses a souvent été évoquée pour caricaturer le continent. Il s’agit là d’un constat amer qui interpelle tous les Africains. Mais a-t-on parfois pris le soin de savoir si le monde laissera à l’Afrique les moyens de disposer de ses propres ressources et d’en faire le meilleur usage pour son développement ?

L’histoire de l’humanité a démontré, dans un passé lointain et récent, que l’Afrique n’a jamais été maître de son destin. Elle l’aurait voulu, personne ne la laisserait accomplir ce souhait. Les exemples sont à foison, de l’esclavage au système de gouvernance actuel en passant par la colonisation….On ne compte pas le nombre de victimes qui ont jalonné la quête d’un ordre nouveau, plus humain et plus généreux envers le continent.

Ce nouvel ordre mondial plus juste et plus équitable n’est pas simplement une forte demande des Africains. Il est une exigence de l’heure dictée par le contexte mondial. Les conflits artificiellement créés pour des intérêts égoïstes n’ont jamais profité aux peuples.

Les guerres déclarées au nom de la démocratie et des droits de l’homme, les conflits entretenus sous le prétexte de libérer des peuples du joug du radicalisme sous toutes ses formes, les oppositions savamment entretenues par de sacro-saintes alliances internationales dont la finalité est d’exploiter les ressources de ceux qui n’ont pas le droit de dire non, voilà ce à quoi nous a conduit un monde pensé pour et par une minorité écrasante.  Le monde n’est plus bipolaire. L’époque de la guerre froide est révolue. Les clivages gauche-droite n’ont jamais profité à l’humanité.

Aujourd’hui, la nature est en train de défaire ce que ces minorités toutes puissantes ont tenté de faire. De façon inattendue, ce monde qu’elles ont voulu reconstruire à leur manière, leur glisse entre les mains. Leurs manipulations tous azimuts semblent leur échapper sans qu’ils ne puissent accuser ni forces étrangères, ni groupes radicales, ni forces obscures tapies dans l’ombre. Ce qu’elles ont tenté de bâtir en utilisant un système mondial pensé par et pour elles, la nature est en train de le déconstruire.

Pendant longtemps, des voix se sont élevées pour fustiger les comportements anthropiques, cette propension de l’homme à changer ce que la nature lui a offert et à travestir l’héritage des anciens. La question des changements climatiques comme des manipulations génétiques est là pour en attester. Les alertes n’ont eu aucun effet sinon de diaboliser et de stigmatiser ceux qui, au nom de l’humanité, tentent de dire non à cette arrogance de l’être humain. Voilà qu’aujourd’hui, un simple virus nous fait oublier les guerres de positionnement qui ne profitent qu’à des intérêts égoïstes.

Le temps de la stigmatisation et de la diabolisation semble être mis entre parenthèses, ne serait-ce que pour combattre une puissance à la fois invisible et destructrice : le covid19. Avec le coronavirus, tous les pays du monde n’ont plus qu’un ennemi commun à combattre. Plus qu’une alliance ou une coalition mondiale, l’humanité s’est engagée dans une solidarité dictée par les épreuves de la nature.

Quand on apprend que des centaines de milliardaires dont les comptes sont bourrés sont soit morts soit immobilisés par la covid19, on se demande alors pourquoi cette course effrénée vers des richesses qui ne profitent pas aux peuples.

C’est dire à quel point un nouvel ordre mondial est devenu un impératif majeur pour l’humanité. La covid19, comme tous les virus, n’a pas de frontière. On ne l’arrête pas comme on le fait des vagues d’émigrés. Il passe toutes les frontières et s’attaque à tous les systèmes (de santé/économique/social). Et jusqu’à présent aucun pays n’y résiste. Ayons donc l’humilité d’avouer nos faiblesses de simples humains face à un tel phénomène. Ayons surtout le courage d’accepter que la solution peut venir de partout, y compris des pays de la périphérie.

Le nouvel ordre mondial suppose que les investissements doivent se faire aussi bien dans le Nord que dans le Sud car les solutions des uns doivent et peuvent venir des autres. Le monde du 21ème siècle ne sera ni bipolaire ni tripolaire. Il ne sera ni de l’Est ni de l’Ouest. Il ne sera ni du Nord ni du Sud ; ni du monde ni du tiers-monde. Il est un et indivisible car comme le vent, les phénomènes traversent la planète. Ce virus n’est ni chinois, ni américain, ni même extraterrestre. Il est tout simplement planétaire car il est de notre monde et de notre temps.   On se rend compte, aujourd’hui, que la seule bataille à mener est celle de la santé et de la survie de l’humanité. Cela nous invite non seulement à une introspection mais également à une réflexion collective comme nous y invite le Président Macky Sall. Cet appel est bien illustré par son dernier twit  qui nous rappelle que « la crise mondiale liée à la pandémie nous offre l’opportunité d’agir ensemble en mobilisant toutes les énergies pour relever les défis économiques, sociaux et politiques. Ainsi, l’Afrique pourra jouer son véritable rôle dans le concert des nations.

Restons donc unis et déterminés pour ce nouvel ordre mondial, pour entrer, cette fois, de plain-pied, dans la locomotive de l’histoire.

Mamadou Kassé

Journaliste

madoukasse@yahoo.fr

 

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