Madagascar: dissensions autour de la fixation des prix de la vanille

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La tension est palpable en ce moment au sein de la filière vanille malgache. Le gouvernement a décidé de recourir, comme lors de la dernière campagne de récolte, à la fixation d’un prix minimum de vente : 250 dollars le kilo de vanille préparée. Une mesure visant à pérenniser le secteur, mais qui est loin de satisfaire tous les exportateurs et les acheteurs, notamment ceux qui prônent l’autorégulation du marché. Ces derniers trouvent ce prix encore trop élevé par rapport à la conjoncture mondiale actuelle.

Février 2020, en fin de campagne, le ministère du Commerce malgache décide de fixer un prix minimum de vente à l’export pour limiter la volatilité des prix de la précieuse gousse noire et assurer la durabilité du secteur. Le kilo de vanille préparée ne peut désormais se vendre à moins de 350 dollars. Cette pratique de fixation des prix est totalement inédite sur le marché mondial de la vanille même si elle existe déjà pour d’autres produits, comme le cacao. En juillet, début de la nouvelle campagne 2020-2021 de vanille. Le gouvernement malgache réitère sa volonté de structurer les prix. Le prix du kilo est alors fixé à 250 dollars, « de manière unilatérale » déplorent une partie des exportateurs de l’île, mécontents de cet interventionnisme.

Un prix trop élevé vu le contexte mondial

« Ce prix, le ministère nous l’a imposé contre l’avis de la majorité des exportateurs. Et désormais, il n’y a plus de discussions possibles », regrette Eric Sinikely, l’un des défenseurs de l’auto-régulation du marché de la vanille et président du GEPS, le Groupement professionnel des exportateurs de vanille – Sava qui regroupe une grande partie des exportateurs de l’île.

« Nous sommes aujourd’hui dans une situation excédentaire » poursuit l’exportateur. « La production de vanille préparée cette année est estimée à 2000 tonnes (contre 1500 l’an dernier). Face à cette augmentation de production et aux prix élevés depuis cinq ans, on assiste à une correction naturelle du marché : le prix de la vanille est en train de baisser. Ca a toujours été comme ça : il y a des pics et des baisses de prix. Or là, le gouvernement essaye de ralentir et retarder cette baisse en fixant un prix minimum à l’export. »

Une situation problématique pour Eric Sinikely. Ses clients, dit-il, refusent pour le moment d’acheter à ce prix-là. « Ils nous disent : “on sait à combien vous avez acheté la vanille. Comment se fait-il que vous margiez à 50% au lieu des 10% habituels alors qu’on aura du mal à les placer sur le marché et que les autres origines sont entre 150 et 175 dollars ? Votre prix est trop élevé.” Résultat, on n’a quasiment pas de commandes. Je viens de mettre 50 personnes au chômage parce que d’habitude à cette période on a au moins des intentions d’achat de 60-75 tonnes. Aujourd’hui, je n’ai que 10 tonnes de précommandes. »

Assainir la filière

Georges Geeraerts, le président du syndicat national des exportateurs de vanille et du Groupement des exportateurs de Vanille de Madagascar, concède pour sa part qu’il n’y avait pas d’autre alternative à cette fixation des prix. Face à un marché de niche partagé entre très peu de mains, mieux vaut encore une intervention de l’État pour garantir certaines règles… « La question que je me pose, moi, c’est pourquoi les importateurs qui ont provoqué et soutenu un prix jusqu’à 500 dollars et au-delà (le kilo de vanille préparée s’échangeait à 650 dollars en 2017, NDLR) refuseraient aujourd’hui de payer un prix moitié moins cher, parce qu’ils souhaitent encore moins cher ?! »

David van der Walde, directeur de Aust & Hachmann Canada, l’un des plus gros acheteurs de vanille d’Amérique du Nord, rétorque que « quand la vanille était à 600 dollars, c’est qu’il n’y avait pas d’autre choix ». « 150 dollars de marge par kilo, ce n’est pas raisonnable. Il faut choisir un prix qui reflète le marché réel. Et non pas un prix ‘comme ça’ », soutient celui qui milite pour une libéralisation totale du marché. « En 2019-2020, la moitié de la récolte malgache a été vendue en dessous de 250 dollars. Que va-t-il arriver en 2021 ? Le risque selon moi, c’est que ce prix imposé crée les conditions d’une chute brutale sur l’île, comme en 2004 où l’on était passé de 500 à 50 dollars en moins d’une année, et donne ainsi beaucoup d’opportunités aux concurrents. »

Échaudage des gousses à Antalaha. Première étape de la longue préparation de l'épice pour obtenir une «vanille préparée».
Échaudage des gousses à Antalaha. Première étape de la longue préparation de l’épice pour obtenir une «vanille préparée». Sarah Tétaud/RFI

Les 250 dollars n’ont toutefois pas été fixés au hasard. C’est ce qu’affirme la ministre du Commerce Lantosoa Rakotomalala. « Nous avons analysé la tendance mondiale, nous avons observé les prix pratiqués dans les autres pays et défini un prix qui profite à l’ensemble de la chaîne de valeur. » Le gouvernement s’est en effet mis en tête d’assainir la filière, de la stabiliser, et de donner une meilleure visibilité à tous les acteurs, à chaque campagne. « Ce prix dérange les mauvaises pratiques et on en est conscients. Mais il ne doit pas y avoir d’ingérence des acheteurs internationaux sur le marché local. Ceux qui veulent jouer avec ce prix, jouent. Ceux qui estiment que ce n’est pas rentable, et bien qu’ils ne jouent pas, tout simplement », argue la ministre.

Des règles facilement contournables et plus profitables à certains

Seulement, beaucoup d’exportateurs, « pro » comme « anti » fixation des prix, voient en ce mécanisme des effets de bords difficilement contrôlables. « À la fin de la campagne dernière, aucune vanille n’est partie à 350 dollars. Tous ceux qui ont réussi à vendre après la fixation du prix, l’ont vendue moins chère mais ont réussi à magouiller » explique un opérateur de Sambava qui souhaite rester anonyme. « Les exportateurs qui ont beaucoup de cash sur des comptes off-shore puisent dans leur propre trésorerie pour compléter la différence entre ce qui a été facturé au client et le prix fixé par l’État. Finalement, cette fixation des prix, c’est un gros avantage pour les exportateurs qui jouissent d’une puissance monétaire. Et comme ce que l’Etat souhaite, c’est voir rentrer des devises et sauver le cours de l’ariary, tout le monde ferme les yeux sur ces pratiques. » Autre possibilité pour contourner la fixation des prix, mais « plus délicate à justifier auprès des administrations » de l’aveu d’un autre exportateur : jouer sur les retours qualité et les avoirs.

Cet opérateur d’Antalaha, qui préfère lui aussi rester discret, soutient que la fixation du prix à ce tarif permet de protéger certains exportateurs qui ont encore du stock acheté les années passées à des prix plus élevés. « Avec la baisse du cours, ils sont en train de perdre beaucoup d’argent et ont tout intérêt à ce que les prix ne dégringolent pas. Et ils sont influents auprès du gouvernement » Une thèse étayée par plusieurs opérateurs.

Vanille verte : le consensus manqué

Sur la Grande Île comme à l’étranger, les acteurs de la vanille regrettent une décision qui aurait pu faire plus consensus : fixer un prix directement pour la vanille verte (c’est-à-dire juste cueillie), qui aurait assuré un revenu minimum pour les petits producteurs (le kilo de vanille verte s’achète aujourd’hui entre 60 et 65 000 ariary – (16-17$) ) et régulé aussi en partie le marché. L’idée a été émise, mais trop tardivement : « la campagne de verte avait déjà commencé à Ambanja (première région de l’île à démarrer la récolte, NDLR) », déplore Georges Geeraerts.

« Bras de fer » pour certains, « stratégie nationale qui doit faire ses preuves » pour d’autres : quelle que soit la perception de la situation par les différents opérateurs, la filière vanille malgache est véritablement entrée dans une nouvelle ère, avec pour but affiché de conserver sa place de leader mondial sur le marché de l’épice reine. Quitte à causer des différends. La marche arrière que certains voudraient tant s’annonce difficile. La ministre, elle, l’assure : « non, le prix ne bougera pas. Il a été fixé pour toute la durée de la campagne. C’est une certitude. »

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