L’émir de Kano, l’une des plus grandes figures du pouvoir traditionnel au Nigeria, a été « détrôné », lundi 9 mars, par le gouverneur pour insubordination et manque de respect envers le pouvoir politique et religieux. Il a ensuite été conduit de force, sous escorte policière, dans un autre Etat du pays : un geste rare qui marque le dernier épisode d’une guerre ouverte avec le pouvoir politique.

« Le conseil exécutif de l’Etat de Kano a donné son accord à l’unanimité pour détrôner l’émir Muhammadu Sanusi II et le relever de ses fonctions », selon un communiqué signé du porte-parole du gouvernement de l’Etat, Alhaji Usman Alhaji. L’émir a été renvoyé pour avoir « manqué de respect aux institutions » et notamment pour avoir refusé de participer à des réunions avec le gouverneur Abdullahi Umar Ganduje sans donner de « justification légale », explique le communiqué.

Aussitôt décidé au Parlement, son renvoi a été effectif : des membres des forces de sécurité accompagnés d’agents des services de renseignement (DSS) sont allés le chercher dans son palais pour le conduire dans l’Etat voisin de Nasawara, « où il restera en exil », a confié une source gouvernementale à l’AFP. Le gouverneur de l’Etat de Kano, M. Ganduje, devait lui choisir lui-même un successeur d’ici à la fin de la journée, a précisé cette même source.

M. Ganduje, membre du parti au pouvoir, le Congrès des progressistes (APC), est en guerre contre l’émir depuis sa victoire aux élections de février 2019, arrachée de justesse et malgré des accusations de fraudes. Ne pas remporter clairement le siège de gouverneur dans ce bastion historique de l’APC fut un terrible camouflet pour M. Ganduje, qui y a vu la main de Sanusi, accusé de soutenir l’opposition politique.

En mai, profitant d’un déplacement de l’émir à La Mecque, les autorités avaient décidé de diviser l’émirat en quatre territoires pour réduire son influence. L’émir est aussi régulièrement convoqué par l’Agence anticorruption pour répondre d’accusations de détournements de fonds ou d’appropriation de terres. Et des pétitions circulent pour demander son renvoi.

Les abus de la polygamie
Muhammadu Sanusi II, 58 ans, est l’une des plus grandes figures traditionnelles au Nigeria, particulièrement dans le nord musulman, où il se partage le pouvoir traditionnel avec le sultan de Sokoto. Cinquante-septième émir de Kano depuis le Xe siècle, Sanusi Lamido Sanusi, son nom à l’état civil, fait partie de la nouvelle génération de chefs traditionnels modernes et très éduqués. Il a été gouverneur de la Banque centrale, dont il a été écarté en 2014 après avoir dénoncé des détournements de fonds massifs sous le précédent gouvernement fédéral.

Réputé proche de l’actuel président Muhammadu Buhari, l’émir n’a pourtant jamais hésité à dénoncer les politiques économiques du gouvernement. En février, à la suite de la publication d’un rapport de la Banque mondiale sur la pauvreté dans le nord du Nigeria, il avait déclaré que personne ne pouvait « se réjouir d’avoir 87 % de la pauvreté du pays dans le nord et des millions et des millions d’enfants qui ne vont pas à l’école ». Il avait également dénoncé les abus de la polygamie, demandant aux hommes musulmans qui n’ont pas les moyens financiers d’avoir des familles élargies ou d’envoyer leurs enfants à l’école de renoncer à épouser jusqu’à quatre femmes.

Le gouvernement de l’Etat de Kano a accusé l’émir de « détruire l’image » de l’émirat, assurant prendre cette décision de destitution, très rare et historique, pour « défendre le prestige, la religion, la culture et la tradition », valeurs bâties « depuis un millénaire ». Les chefs traditionnels ont perdu leur pouvoir politique sous la colonisation britannique, mais leur influence est énorme dans la société nigériane, certains considérant les plus grands chefs comme des demi-dieux.

Le Monde avec AFP

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